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.La main de qui ? Du dieu qui les attendait au-dessus des nuages ? De ce géant au bon sourire dont avait parlé la démente du ballon en perdition ? Il se frictionna le visage avec une poignée de neige pour reprendre ses esprits.Il n’y avait rien, ni devant ni derrière… et pourtant l’ombre, fugitivement perçue du coin de l’œil continuait à le hanter.Il y pensa jusqu’au soir.Pendant qu’il montait la garde, sursautant telle une sentinelle craintive, Sigris persévérait dans ses exercices d’abolition corporelle.Quand elle ne flottait pas, pendue au bout d’une corde, elle s’enfonçait patiemment des pointes d’os dans la main gauche, s’aidant du maillet pour se clouer la paume sur le bois du pont.— Tu vois, triomphait-elle, je n’ai pas mal, pas mal du tout.C’est signe que mon corps est en train de se dématérialiser.Il n’existe déjà presque plus.David, que ces séances d’automutilation mettaient à la torture, essayait de lui arracher le marteau des mains, mais elle le repoussait férocement.— Imbécile ! lui crachait-elle au visage, tu ferais bien d’en faire autant.Si tu n’es pas affranchi de la douleur c’est que tu n’as pas réussi à te purifier correctement.Ton esprit ne prendra pas son vol au moment de la vaporisation.Puis elle se calmait, s’approchait de lui, le suppliant de lui confier sa main.— Donne, disait-elle.Laisse-moi te planter quelques clous dans la paume.J’ai tellement peur que tu ne sois pas prêt… Il faut vérifier que tu as bien subi tous les degrés de l’initiation… Donne !David devait la repousser.Il avait beau lui expliquer que l’absence de souffrance résultait tout simplement de l’engourdissement provoqué par le froid intense, elle ne l’écoutait pas, réfutait ses arguments d’un haussement d’épaules.Elle lui montrait sa main trouée saignant à peine, avec un sourire de béatitude qui illuminait son petit visage amaigri.David s’en voulait de la trouver attendrissante, de trembler pour cette odieuse gamine dont le gaz avait fait s’épanouir l’étrange folie mystique.Il avait envie de la prendre dans ses bras et de la serrer contre lui pour la ramener à la raison.Il aurait voulu lui caresser le front pour lui nettoyer l’esprit de toutes les absurdités qui l’encombraient.Il aurait voulu… Oui, mais il avait déjà fort à faire avec les fantômes.Car les spectres n’arrêtaient pas de le harceler, l’encerclant d’abord, puis se lançant à l’assaut des haubans pour crever le ballon à coups de griffes.Il devait les poursuivre, les rattraper, les décrocher des échelles de corde.Le froid gelait leur texture, les métamorphosant peu à peu en bonshommes de neige.S’ils restaient immobiles trop longtemps, ils figeaient sur place, c’étaient alors des statues de glace que David devait décoller du pont.Il ne savait que faire de ces grandes sculptures vitrifiées dont le contact lui engourdissait cruellement les mains.N’osant les jeter par-dessus bord, il les couchait les unes à côté des autres, tels des pains de glace dans une armoire frigorifique.À certains moments il avait conscience d’étreindre le vide, et d’être victime des effets toxiques du gaz.« Je deviens fou », constatait-il avec une sorte de lassitude attristée.C’est au terme de l’un de ces accès d’égarement qu’il revit la main… Ou plutôt l’ombre de la main.Il sursauta, s’emparant de la lorgnette dans sa poche.Hélas, le temps qu’il porte la longue-vue à son œil, l’ombre s’était une fois de plus évanouie, volatilisée… « Elle tâtonne, pensa-t-il.Elle cherche quelque chose, en aveugle… » Mais c’était idiot, bien sûr.Bête, bête, bête ! Encore une hallucination sans doute, une de ces images fictives s’agitant à la limite du champ de vision, et qui sont toujours le signe d’une fatigue mentale intense.Le drame se produisit un matin, alors qu’il émergeait à grand-peine de son duvet.Sigris se tenait agenouillée près de la caisse à outils.En dépit de sa main blessée elle travaillait avec ardeur à l’élaboration d’un objet dont elle essayait d’affûter le tranchant à l’aide d’un silex.David s’assit, l’esprit en alerte.Depuis quelques jours déjà, il redoutait une semblable initiative.— Qu’est-ce que tu fiches ? grommela-t-il, sachant par avance la réponse qu’on allait lui faire.— Je fabrique une hache, déclara la jeune fille sans une hésitation.Une hache pour trancher les cordages qui retiennent le fret.— Quoi ? gémit David.— Mais oui, tu ne te rends donc compte de rien ? Nous ne montons plus ! Le ballon s’est stabilisé à l’intérieur de la crasse.Nous stagnons.Si ça continue nous serons morts de froid et de faim avant d’avoir pu émerger à la lumière.— Tu veux larguer les caisses ? balbutia David qui cherchait à gagner du temps.— Oui.Il faut s’alléger.La glace nous tire vers le bas.Toutes ces stalactites nous empêchent de poursuivre notre ascension.Il faut larguer une partie des cercueils.— Non, attends…, gémit David.Ne nous précipitons pas…La jeune fille sourit avec attendrissement, lui caressa la joue du bout des doigts et murmura :— Je te comprends, tu as peur de ne pas être prêt.Tu voudrais approfondir ton ascèse, mais nous n’avons plus le temps.Il fait trop froid.Un de ces soirs nous allons mourir dans notre sommeil, tués par l’hypothermie.Nous ne pouvons pas attendre davantage.Ce serait trop bête de rendre l’âme si près du but.Laisse-moi faire, tu verras.Je vais trancher le filet.Nous n’aurons qu’à nous encorder et à nous laisser soulever par le ballon.Dès que les caisses seront tombées nous grimperons à toute vitesse vers le soleil.Plus rien ne fera obstacle à notre ascension [ Pobierz całość w formacie PDF ]