[ Pobierz całość w formacie PDF ]
.Il avait poussé Al à réfléchir, très fort, à retrouver les paroles de l’homme-lumière.Et Al les avait retrouvées, pour s’apercevoir que c’était lui-même qui avait décidé de ne jamais se servir de son talent à son profit.L’homme-lumière avait seulement dit : « Guéris tout.»Tout guérir.Et alors, ce « tout » n’englobait-il pas sa jambe ? Il l’avait donc réparée, du mieux possible.Ça n’avait pas été aussi simple que ça, mais en définitive il s’était servi de son pouvoir, avec l’aide de sa famille, pour se guérir.Voilà pourquoi il avait survécu.Durant ces journées il avait regardé la mort en face et n’avait pas eu aussi peur qu’il l’aurait cru.Allongé sur son lit, tandis que la mort s’infiltrait dans son os, il s’était mis à considérer son corps comme une cabane, un abri où il vivait par mauvais temps en attendant que sa maison se construise.Comme les cahutes que s’édifiaient les nouveaux colons jusqu’à ce qu’ils possèdent une vraie maison en rondins, convenablement bâtie.Et s’il mourait, ça ne serait pas du tout affreux.Seulement différent, peut-être même mieux.Aussi, lorsque m’man se mit à faire des discours sur les Rouges, sur les dangers du voyage – ils pourraient se faire tuer –, il n’y attacha pas d’importance.Non qu’il lui donnait tort, mais parce que ça lui était égal de mourir.Enfin, non, pas vraiment.Il avait des tas de choses à faire, même s’il ne savait pas encore lesquelles, alors il serait embêté s’il mourait.Il n’avait pas l’intention de mourir, dame non.Mais ça ne lui faisait pas peur comme aux autres gens.Mesure, le grand frère d’Al, essayait de calmer m’man avant qu’elle se mette dans tous ses états.« Ça s’passera bien, maman, disait-il.Les troubles, ils ont tous lieu dans l’Sud, et on voyagera sus de bonnes routes jusqu’au bout.— Toutes les semaines y a des genses qui disparaissent sus ces bonnes routes-là, répliqua-t-elle.Les Français, là-haut à Détroit, ils achètent les scalps, ils arrêtent pas, c’que font Ta-Kumsaw et ses sauvages, c’est l’cadet d’leurs soucis, suffit d’une flèche pour vous tuer…— M’man, fit Mesure.Si t’as peur qu’les Rouges ils nous attrapent, ça devrait t’rassurer qu’on s’en aille.J’veux dire par là, y a dix mille Rouges au moins qui vivent à Prophetville, sus l'aut’bord d’la rivière.C’est la plus grande ville à l’ouest de Philadelphie asteure, et y a qu’des Rouges dedans.Aller vers l’est, c’est s’éloigner des Rouges…— Ce Prophète borgne, il m’inquiète pas, dit-elle.Il parle jamais de tuer.J’pensais seulement qu’vous devriez pas…— C’que tu penses, c’est pas important », dit p’pa.M’man se retourna vers lui.Il était allé donner à manger la pâtée aux cochons, derrière la maison, et il revenait dire au revoir.« Me raconte pas que c’est pas important c’que j’p…— C’que j’pense, moi, c’est pas important non plus.C’est pas important c’que tout l’monde pense, et tu l’sais.— Alors j’vois pas pourquoi l’bon Dieu, il nous a donné une cervelle, par le fait, si c’est comme ça, Alvin Miller !— Al s’en va dans l’Est, à la rivière Hatrack, pour être apprenti forgeron, dit p’pa.Il me manquera, il te manquera, l’gamin manquera à tout l’monde, sauf p’t-être au révérend Thrower, mais les papiers sont signés et Al junior va y aller.Alors, au lieu de rabâcher que tu veux pas qu’ils partent, dis au revoir aux garçons, embrasse-les et fais-leur signe de s’mettre en route.»Si p’pa avait été du lait, le regard que lui jeta m’man l’aurait fait cailler sur place.« J’embrasserai mes garçons et j’leur frai signe de s’mettre en route, dit-elle.J’ai pas b’soin que tu me l’dises.J’ai pas b’soin que tu m’dises quoi qu’ce soit.— M’est avis qu’non, fit p’pa.Mais j’te l’dirai tout d’même et j’gage que tu me l’revaudras, comme t’as toujours fait.» Il tendit la main pour serrer celle de Mesure, lui dire au revoir à la manière d’un homme.« Tu l’conduis là-bas sain et sauf et tu t’en r’viens aussitôt, lui dit-il.— Tu sais bien qu’oui, fit Mesure.— Vot’maman a raison, y a du danger partout sus la route, alors ouvrez l’œil.Tu portes bien ton nom, t’as des yeux perçants, eh bien, sers-t’en.— Oui, p’pa.»M’man dit à son tour au revoir à Mesure pendant que p’pa venait trouver Alvin.Il lui donna une bonne claque cuisante sur la jambe et lui serra la main, à lui aussi ; c’était agréable, p’pa le traitait comme un homme, pareil que Mesure.Peut-être que s’il n’avait pas été assis sur un cheval, p’pa lui aurait ébouriffé les cheveux comme à un petit garçon, mais peut-être que non, après tout, alors il se sentait quand même un grand.« Les Rouges, ils m’font pas peur », dit Alvin.Il parlait tout doucement pour que m’man n’entende pas.« Mais j’aurais bien voulu pas être forcé d’partir.— Je l’sais, Al, dit p’pa.Mais il le faut.Pour ton bien.»Puis la figure de p’pa prit cette expression triste et lointaine qu’Al junior avait déjà vue plus d’une fois sans la comprendre.P’pa était un homme bizarre.Il avait fallu beaucoup de temps pour qu’Al s’en aperçoive, car pendant toute sa petite enfance, p’pa avait été p’pa, et il n’avait pas cherché plus loin.Maintenant Al était plus vieux, et il commençait à comparer son père aux autres hommes alentour.Armure-de-Dieu Weaver, par exemple, l’homme le plus éminent de la ville, qui parlait sans arrêt de paix avec l’homme rouge, de partager le pays avec lui, d’établir des cartes des terres rouges et des terres blanches… tout le monde l’écoutait avec respect.Personne n’écoutait p’pa comme ça, en accordant beaucoup de sérieux à ses paroles, peut-être en discutant un peu, mais en considérant ses déclarations comme importantes.Et le révérend Thrower, avec sa façon de parler instruite et prétentieuse, qui vociférait depuis sa chaire sur la mort, la résurrection, les flammes de l’enfer et les récompenses du paradis, tout le monde l’écoutait, lui aussi.Pas de la même manière qu’ils écoutaient Armure, parce que c’était toujours à propos de religion et que ça n’avait rien à voir avec des choses futiles comme le travail de la ferme, les corvées et la vie des gens.Mais avec respect.Quand p’pa causait, les gens l’écoutaient, pour ça oui, mais des fois ils se moquaient.« Oh là, Alvin Miller, t’en a d’bonnes, toi ! » Al s’en apercevait, et au début ça le mettait en colère [ Pobierz całość w formacie PDF ]