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.Mais si je te l’avais dit, Alvin, tu n’aurais pas fait ce qu’il fallait.Tu aurais essayé d’intervenir et de sauver tout le monde.Moi, j’ai vu ces routes.Elles n’auraient abouti à rien.Tu aurais échoué et sans doute péri dans l’histoire sans avoir achevé ta grande œuvre.Au lieu de cela, tu en as fait quelque chose de merveilleux.Je n’ai pas vu ces chemins.Quand tu te sers de ton pouvoir, tu ouvres toujours dans l’avenir des portes qui n’existaient pas avant.Je n’ai donc pas vu ce pont que tu as créé sur l’eau, je n’ai pas vu ces cinq mille flammes de vie que tu as emmenées avec toi hors de la ville vers des contrées désertiques.Le résultat est donc excellent, non ?Sauf qu’il dira : « Si mon pouvoir ouvre des portes sur des chemins que tu n’as pas vus, pourquoi ne m’as-tu pas fait confiance pour me débrouiller tout seul à Barcy ? »Peut-être ne le dira-t-il pas.Sur certains chemins, il ne le dit pas.Elle baissa les mains pour les appliquer sur son ventre, au-dessus de la matrice où battait le cœur de son bébé.Un bébé vigoureux, à la flamme de vie aussi brillante et forte qu’elle pouvait raisonnablement l’espérer.Mais sans commune mesure avec celle qu’elle avait découverte chez Alvin.Un enfant ordinaire.Elle ne pouvait espérer mieux.Un enfant ordinaire – pourvu d’un talent pour ceci, doué en cela, mais dans les limites qu’elle escomptait.Le petit garçon n’aura pas d’ennemi qui le poursuivra chaque jour de sa vie.Et au lieu de le surveiller à tout instant comme j’ai surveillé Alvin toutes ces années, je pourrai me conduire envers lui en mère ordinaire.Et envers ses frères et sœurs, si Dieu le veut.Enfin, si Dieu et Alvin le veulent.Parce qu’il risque de ne jamais me revenir.Quand il saura que je me suis servie de lui, que je l’ai abusé, ce que je l’ai poussé inconsciemment à commettre.Que je ne lui ai pas fait confiance pour prendre ses propres décisions.Elle s’assit, le dos à la fenêtre, et sanglota doucement dans son tablier.Tandis qu’elle pleurait, elle se demanda : Ma mère a-t-elle pleuré ainsi lorsque mes deux sœurs aînées sont mortes en bas âge ? Non, je sais à quoi ressemblent ces larmes-là.Même si mon premier bébé n’a pas vécu assez longtemps pour que je le connaisse, j’ai mis son petit cadavre en terre et je sais en partie par quoi elle est passée quand elle a conduit ceux de ses enfants dans la tombe.Je ne pleure pas non plus comme ma mère aurait pleuré si elle avait appris l’amour de mon père pour maîtresse Modesty.J’ai gardé le secret pour moi parce que j’ai vu les terribles conséquences qui s’ensuivraient si elle apprenait la vérité, parce que j’ai vu qu’elle les détruirait tous deux.Non, je pleure aujourd’hui comme mon père aurait pleuré s’il avait su que sa trahison envers ma mère allait être immanquablement découverte sans qu’il puisse l’empêcher.Mon péché n’a pas été l’adultère, c’est sûr.Je suis restée fidèle à Alvin de ce côté-là.Mais c’était quand même une trahison, une violation de la confiance totale entre un homme et la femme qu’il a prise pour qu’elle soit sa moitié, et lui la sienne.Des larmes amères de honte anticipée.À cette pensée, ses larmes séchèrent.Je pleure sur mon sort.C’est sur moi que je m’apitoie en ce moment.Eh bien, pas question.Je supporterai les conséquences de ce que j’ai fait.Et je m’accommoderai au mieux de ce qui reste entre nous.Et peut-être que ce bébé nous guérira.Peut-être.Elle détestait les « peut-être ».Car, à cet égard comme à beaucoup d’autres, le brouillard qui dissimulait à sa vue tellement d’avenirs d’Alvin occultait ce qui allait arriver.Elle parvenait à savoir exactement ce qui allait arriver dans la vie entière du premier berger qu’elle croisait en voiture, mais son mari, la personne dont l’avenir comptait le plus à ses yeux, restait dangereusement exposé et pourtant cruellement caché.Tous ses espoirs demeuraient dans les zones masquées de sa flamme de vie.Parce que les chemins visibles ne lui donnaient aucune raison d’espérer.Aucun bonheur ne l’attendait sur aucune de ces routes.Car une existence sans Alvin ne lui réservait aucun espoir de félicité.*Calvin, debout sur le quai, regardait les bateaux à aubes prendre un à un le départ.Le colonel Adan avait tout parfaitement organisé.Les bateaux à vapeur partaient à l’heure prévue et sans aucun risque de collision.Malheureusement, il y avait aussi des hommes décidés à quitter la ville, membres de l’expédition officielle ou non.Aussi, tandis qu’on s’efforçait d’ordonner les vapeurs en convoi pour remonter le courant, deux grands canots s’élancèrent dans le fleuve, chacun chargé de six hommes aux avirons et d’une douzaine en armes dont la plupart se tenaient bêtement debout et acclamaient leur propre bravade.Calvin rit tout haut en les voyant.Les imbéciles.Pressés d’aller à la mort et assurés de la trouver.Plus tôt, à vrai dire, que ne s’y attendait même Calvin.Mais, à la réflexion, c’était à peu près inévitable.Comme si trop d’ordre ennuyait toujours Dieu, le destin, la providence ou quiconque décide de ces choses-là.Un peu de chaos survient toujours pour mettre un soupçon de piment.Ce qui est sûr, c’est qu’un des canots, dont le pilote hurlait à un vapeur de s’écarter, voulut se faufiler entre les gros bateaux à aubes.Mais un vapeur ne s’arrête pas à la demande, et des rameurs à moitié soûls ne manœuvrent pas très bien lorsqu’il s’agit de croiser le sillage d’un gros bâtiment.Le capitaine du vapeur vit le danger, et quelques soldats espagnols à bord tirèrent sur les rameurs.Du coup, tous les hommes armés de l’autre canot se levèrent et répliquèrent par une salve vers les soldats espagnols.Aucun n’atteignit sa cible, pour la bonne raison que, sous l’effet de recul de tous les fusils tirant du même côté en même temps, le canot se cabra et chavira.Quelques hommes remontèrent à la surface en crachotant.D’autres en criant.Certains ne remontèrent pas – manifestement incapables de se débarrasser dans l’eau de leurs chaussures et de toutes les balles en plomb qui lestaient leurs cartouchières.Les imbéciles ont la vie brève, se dit Calvin.Ils s’aventurent sur l’eau sans se demander comment ils regagneront la rive si l’embarcation ne tient pas le choc.Pendant ce temps, paniqués par les tirs de semonce des Espagnols, et pour certains convaincus qu’un boulet avait coulé l’autre canot, les rameurs du premier tentaient de changer de cap.Un seul ennui : ils ne s’étaient pas mis d’accord sur lequel prendre, aussi les rames se gênèrent-elles les unes les autres et le canot fut-il poussé par le courant contre la proue du bateau à aubes.La collision brisa la moitié des rames et en tailla plusieurs en lances qui transpercèrent ceux qui les maniaient.Quelques hommes sautèrent à l’eau ; ceux qui hésitèrent furent entraînés dans les profondeurs lorsque le vapeur renversa le canot.Sur les quais, c’était le tohu-bohu.Certains voulaient aider les nageurs à regagner la rive, deux hommes plongèrent même pour sauver quelques-uns de ceux qui se noyaient.De plus petits canots s’élancèrent sans tarder pour participer au sauvetage [ Pobierz całość w formacie PDF ]