[ Pobierz całość w formacie PDF ]
.Il s’est installé chez sa grand-mère et nous nous voyons deux ou trois fois par semaine.Il passe la nuit chez moi, se lève souvent aux aurores pour aller faire un chantier.Il est discret, tendre, attentionné, mais a parfois du mal à cacher sa blessure.Son histoire remonte par vagues, je le vois à sa façon soudaine de fermer les yeux et de prendre sa respiration, ou de me serrer violemment contre lui.Il tient scrupuleusement ses comptes dans un cahier, il y note les sommes qu’il considère comme avancées.Au début, je le taquinais à ce sujet, puis j’ai réalisé que c’était quelque chose qui lui tient profondément à cœur, quelque chose d’essentiel pour lui.Irène m’a appelée hier et m’a annoncé qu’ils comptent venir à Paris à la rentrée prochaine.Ça fera six mois que je ne l’aurai pas vue.Toujours extrêmement intéressée par ma vie intime, elle m’a harcelée de questions.Non, il n’y avait pas de garçon dans ma vie, ce qui n’était qu’un demi-mensonge, puisque j’ai cessé d’être une cliente.Non, pas de potentiel Jean-Michel Marais à l’horizon.Ça l’inquiétait, elle ne comprenait pas cette volonté soudaine de solitude.— Je fais une pause, Irène.C’est tout… Je vais peut-être me mettre au bridge… Ou faire du bénévolat, j’hésite.Ça l’a fait rire, j’en ai profité pour changer de sujet.Jim, l’Arizona, la moto, les grands espaces.Sa vie s’écoule tranquillement, et sa voix était celle d’une femme heureuse.J’ai raccroché avec un vague sentiment de tristesse.Suis-je une femme heureuse ? La question m’a effleuré l’esprit.Je l’ai évacuée prudemment.La seule chose dont je sois sûre, c’est que je ne suis pas une femme malheureuse.Ce qui est déjà exceptionnel, par les temps qui courent.Hier soir, Marco et moi, nous sommes allés au théâtre.J’y vais rarement, vu mes horaires, c’est souvent le soir que je travaille.À vrai dire, je ne sais pas ce qui m’a pris d’accepter l’invitation.Sans doute pour faire plaisir à Alex.Son jeune frère jouait dans la troupe, et il m’en a parlé avec une telle chaleur, décrivant le spectacle en termes si élogieux que je me suis laissé convaincre.Marco n’était pas franchement emballé par l’idée.À part quelques retransmissions télé sur lesquelles il avait zappé très vite et une représentation médiocre et obligatoire d’un classique lorsqu’il était au lycée, le théâtre était territoire inconnu pour lui.— On va pas se faire chier ?— Je ne pense pas.Alex m’a dit que c’était vraiment formidable.J’aurais dû me méfier.Alex adore son petit frère, il voit en lui un nouveau Gérard Philipe, mâtiné Depardieu, j’aurais dû savoir qu’il n’est pas très objectif.Mais bon.Nous voilà dans une grande salle austère et subventionnée de la périphérie.La scène est à découvert, ornée de pendrillons blancs.Sièges excessivement inconfortables, qui interdisent toute tentative de somnolence échappatoire.Auditoire discret, trentenaire et bobo sur les bords.Les gens parlent bas.À côté de nous, un barbu demande à sa compagne si elle a vu le dernier spectacle de la compagnie… « C’est assez dévastateur », commente-t-il.Marco me jette un regard inquiet.Ça me donne envie de rire.— On verra bien, lui dis-je pour le rassurer.Noir.Un mince filet de lumière dessine la silhouette d’un type vêtu de loques blanches et qui se met à chercher minutieusement quelque chose sur le plateau, dans un silence entrecoupé par le bruit de sa respiration, qui se ponctue de quelques râles.Il cherche un bon quart d’heure.— Putain, le siège, duraille, me glisse Marco.Le barbu nous foudroie du regard.Puis d’autres personnages apparaissent, hommes et femmes, vêtus de la même façon, et je crois reconnaître le frère d’Alex, un petit blond frisé plutôt mignon.Une demi-douzaine en tout, qui se mettent également à inspecter la scène, sans rien trouver.— Qu’est-ce qu’ils cherchent ? chuchote Marco.— J’en sais rien.Le bruit de leurs respirations rauques s’amplifie, au fur et à mesure de leurs investigations.Et puis soudain, noir.Prolongé.Sur musique sérielle assourdissante.— On se tire ? fait Marco.— Je peux pas.Alex a dit à son frère que j’étais là.Lumière : tout le monde est à poil sur le plateau, je jette un œil à Marco.Il me lance un regard sidéré.Je lui fais un sourire rassurant.Les acteurs se mettent alors à parcourir la scène en sautillant.J’entends le rire étouffé de Marco.Moi aussi j’ai du mal à ne pas rire à la vision de ces seins tressautants, de ces quéquettes et testicules ballottants.Je laisse échapper un gloussement.Le barbu me jette un « ça suffit » entre ses dents.Je m’excuse lâchement.Désolée.Le personnage du début s’immobilise, alors qu’autour de lui l’agitation continue.Il prononce d’une manière incantatoire un « je ne comprends pas ! » repris et répété par toute la troupe.— Moi non plus, fait Marco.On éclate tous les deux, à s’étrangler.Dieu merci, un déluge de « je ne comprends pas » envahit la salle, nous épargnant ainsi les foudres de notre voisin.Je tente de me raisonner, nous assistons à un travail qui a demandé de l’effort et, même si le propos nous échappe quelque peu, qui est tout à fait respectable.Notre attitude est lamentable, surtout la mienne.Je prends une grande respiration, parviens à recouvrer mon sérieux, évitant soigneusement de regarder Marco.Je sens seulement le mouvement saccadé de son épaule contre la mienne.Il y a une accalmie, le silence se fait sur scène.Marco reprend son souffle et s’essuie les yeux.Il marmonne un « oh putain » entre ses lèvres, et laisse échapper un gros soupir d’apaisement.On a passé la première demi-heure.Les acteurs commencent à psalmodier, très bas d’abord, puis de plus en plus fort : « Pourquoi ? pourquoi ? pourquoi ? »— Allez, on se tire, dit Marco.— Je t’ai dit que je pouvais pas.— Pourquoi ? Pourquoi ? me répond-il.De nouveau crise de rire.Là, mon voisin barbu dit très fort :— Ça suffit ! C’est honteux.Quelques têtes se tournent vers nous.Oui, je sais, honteux, mais on n’a pas tous les jours l’occasion de se marrer de la sorte, comme deux mômes pendant une messe d’enterrement.Marco a maintenant la tête entièrement enfouie dans son écharpe.Dieu merci, il a une écharpe.Alors que, sur scène, on mime un étripage général et quelques pénétrations, je vois Marco glisser doucement de son siège et se mettre à quatre pattes dans la rangée.— Qu’est-ce que tu fais ?— Je me tire discrètement.Viens [ Pobierz całość w formacie PDF ]